15.1 La possibilité d’atteindre la carboneutralité en 2050 

EN

L’on constate que le monde doit faire face à des perturbations sans cesse croissantes causées par des changements climatiques induits par l’homme. Mais alors que le Canada planifie une réduction ambitieuse de ses émissions de GES pour affronter la situation, on observe que les caractéristiques inhérentes à son profil de production et de consommation d’énergie présentent à la fois des défis et des avantages. Parmi les défis, mentionnons les besoins considérables en énergie des secteurs industriels et de l’extraction des matières premières à l’échelle nationale, un secteur du transport qui génère une forte pollution, une grande dépendance économique régionale à l’égard de la production de combustibles fossiles et les importantes disparités entre les provinces dans la gestion de la transition énergétique. Les avantages du Canada sont la décarbonisation de plus 80 % de son secteur électrique, le privilège de posséder les plus grands réservoirs hydroélectriques installés au monde, des ressources potentielles considérables pour la production d’énergie variable ainsi que d’importantes ressources en uranium et en biomasse. 

Sur la base du bilan énergétique du Canada en matière d’émissions de GES, les présentes Perspectives se penchent sur les transformations potentielles de son secteur énergétique par l’entremise de divers scénarios techno-économiques optimaux axés sur les objectifs de réduction des émissions pour 2030, 2050 et au-delà. Comme le démontrent les travaux de modélisation qui ont été réalisés dans le cadre de cette recherche, il demeure possible, sur les plans technique et économique, d’atteindre la carboneutralité d’ici 2050, mais cela nécessitera une transformation en profondeur du système énergétique du Canada. Bien que certains changements soient déjà en cours, ceux-ci demeurent encore largement insuffisants pour pouvoir atteindre les objectifs dans les délais fixés. 

Plutôt que de passer à une conclusion, nous procéderons à la revue d’un certain nombre d’enjeux qui sont déterminants pour la transformation du système énergétique canadien. Ces enjeux nous permettent de mieux comprendre les défis auxquels le pays est confronté, non seulement pour atteindre ses objectifs de réduction des GES, mais aussi pour se mobiliser afin de les surmonter. 

15.1.1 Un effet collatéral manqué de la pandémie

Les effets de la pandémie de 2020-2021 ont eu un impact important sur le secteur de l’énergie et les émissions de GES. Bien que les chiffres officiels ne soient pas encore disponibles, la pandémie, en particulier durant la première partie de 2020, associée à une guerre des prix du pétrole, a durement frappé l’Alberta et d’autres provinces productrices de combustibles fossiles. Selon les estimations d’ECCC, le ralentissement de l’économie aurait pu entraîner une baisse de 11 % des émissions de GES entre 2019 et 2020, ce qui leur permet de se maintenir tout de même à un volume de 637 Mt d’équivalent CO2 (ECCC, 2021). 

Depuis mars 2020, bien qu’il y ait eu énormément de spéculations sur les effets structurels à long terme de la pandémie, les données recueillies donnent à penser que ces effets seront mineurs. En effet, le PIB du Canada a largement rebondi en 2021 et, à la fin juin, il était presque revenu au niveau d’avant la pandémie, même si les niveaux d’emploi en mai 2021 étaient encore inférieurs de 3,9 points par rapport à ceux de février 2020. Compte tenu des résultats attendus de la campagne de vaccination massive, la pandémie ne devrait pas avoir d’effet durable sur l’économie globale du Canada, hormis une augmentation du télétravail. Étant donné que les gouvernements et les acteurs économiques n’ont pas su profiter l’occasion pour amorcer de profondes transformations dans la production et l’utilisation de l’énergie, il est probable que la consommation d’énergie et les émissions de GES reviendront aux niveaux de 2019 d’ici 2022. Cela explique en grande partie pourquoi l’effet de la pandémie n’est pas traité de manière spécifique dans la modélisation présentée dans ce document.

15.1.2 Le jalon 2030

Le scénario REF présenté dans le cadre de ces Perspectives énergétiques canadiennes (PEC2021) montre que les mesures qui sont en vigueur, tant aux niveaux fédéral que provincial, ne sont pas suffisantes pour empêcher la croissance des émissions de GES; celles-ci devraient en effet augmenter de 3 % d’ici 2030 par rapport à 2005. L’inclusion d’une augmentation du prix du carbone à 170 $/t d’ici 2030 (scénario TC30) et la proposition d’instaurer une norme sur les combustibles propres sont des mesures qui peuvent permettre de renverser cette tendance. Toutefois, ces deux initiatives ne conduiraient qu’à générer une réduction globale de 16 % des émissions d’ici 2030 par rapport à 2005. Ce résultat est loin de l’objectif précédemment annoncé d’une réduction de 30 % des émissions en 2030, et il est encore plus éloigné de l’objectif qui a été révisé récemment, soit une réduction de 40 à 45 % de celles-ci. Comme nous l’expliquent les sections subséquentes, il est essentiel de porter une attention particulière à l’horizon 2030 pour être en mesure d’analyser l’impact à plus long terme des choix que nous faisons aujourd’hui en ce qui concerne les trajectoires menant à la carboneutralité. 

Que nous apprennent les différents scénarios pour 2030? 

En prolongeant la période de modélisation jusqu’en 2060, le rapport PEC2021 présente des trajectoires de transformation optimisées en matière de coûts qui tiennent compte d’un certain nombre de contraintes. Alors que les scénarios REF et TC30 n’imposent pas de réductions précises d’émissions, les scénarios CN60, CN50 et CN45 proposent des trajectoires faisant l’objet de contraintes et qui sont compatibles avec différents objectifs du Canada en matière de réduction des GES. En particulier, et tel que cela est expliqué au chapitre 1, le scénario CN60 impose l’objectif officiel d’une réduction de 30 % des émissions d’ici 2030 par rapport à 2005, tandis que le scénario CN50 vise à atteindre l’objectif qui a été récemment annoncé, soit une réduction de 40 % des émissions d’ici 2030 également.  

La comparaison de l’évolution du scénario TC30 avec celle des scénarios CN60 et CN50 au cours des prochaines années (tableau 15.1) nous permet de faire quelques constats précis quant aux difficultés à prévoir ainsi qu’aux moyens permettant de réaliser les transformations requises, ceci tout en insistant sur le défi que représentent l’atteinte de ces objectifs et le maintien d’une trajectoire menant à la carboneutralité en 2050. 

Les secteurs récalcitrants 

Alors que la technologie permettant de transformer le chauffage des bâtiments est actuellement disponible, les coûts et les obstacles qui se dressent face aux investissements nécessaires limitent la possibilité de transformation de ce secteur à l’horizon 2030. Lorsque l’on combine les bâtiments résidentiels et commerciaux, les réductions totales dans les scénarios CN60 et CN50 sont respectivement inférieures de 22 % et 32 % par rapport aux objectifs globaux. Le secteur du bâtiment est donc à la fois un secteur facile à décarboner en raison des solutions qui sont déjà disponibles, et un secteur qui résiste au changement du fait des obstacles qui ralentissent l’adoption des technologies qui sont nécessaires à sa transformation, ce secteur nécessitant des changements d’une ampleur considérable en plus de toucher des centaines de milliers de bâtiments. 

Tableau 15.1 – Les réductions d’émissions selon le secteur dans les scénarios CN60 et CN50 par rapport à l’année de référence du modèle (2016)  #

Les secteurs du transport et de l’agriculture sont des secteurs qui sont également difficiles à décarboner à court terme. Alors que les émissions augmentent dans les scénarios TC30 et CN60, le secteur du transport ne réduit ses émissions que de 13 Mt d’équivalent CO2 dans le scénario CN50, ce qui correspond à une baisse de 6 %, soit le même pourcentage de réduction que dans le secteur de l’agriculture. 

L’efficacité énergétique et la productivité 

De nombreuses études placent l’efficacité énergétique au centre des mesures à adopter pour réaliser la décarbonisation1. S’il est nécessaire de chercher à accroître l’efficacité énergétique, les tendances historiques nous montrent cependant qu’elle ne constitue pas un moteur de changement en profondeur. Plusieurs raisons expliquent ce phénomène. En premier lieu, les gains en efficacité énergétique à faible coût sont déjà pris en compte dans les projections dont les coûts sont optimisés, et ce, quels que soient les objectifs de réduction des émissions de GES. En deuxièmement lieu, l’efficacité énergétique est un facteur qui nécessite une gestion prudente qui n’arrive pas toujours à se maintenir dans le temps2. Enfin, quand on cherche à atteindre la carboneutralité, il est parfois nécessaire de réduire l’efficacité énergétique, comme lorsque l’on procède au changement du combustible qui alimente une fournaise en remplaçant le gaz naturel par de la biomasse. 

La productivité énergétique est une approche qui est beaucoup plus fiable, notamment dans le cadre de l’électrification. En matière de propulsion, par exemple, le fait de passer d’un combustible fossile à l’électricité peut accroître la productivité dans un rapport de trois à quatre. De même, le remplacement des plinthes électriques par des pompes à chaleur peut multiplier la productivité énergétique dans un rapport de deux à quatre. Cependant, ce gain est déjà inclus dans les trajectoires à coûts optimisés présentées ici et, à ce titre, il ne peut être comptabilisé comme s’il constituait un ajout aux transformations analysées. 

Agir sur le seul levier possible, soit celui de la production de pétrole et de gaz 

Dans les scénarios CN60 et CN50, à l’exception des secteurs de l’industrie, de la production d’électricité et des déchets, aucun autre secteur étudié dans cette section n’est près d’atteindre la part respective de réduction des émissions qu’il lui incombe de réaliser. Le PEC2021 s’appuie sur une modélisation de différents scénarios menant à la carboneutralité et ses résultats soulignent que pour atteindre les objectifs fixés pour 2030, la production de pétrole et de gaz, y compris celle d’émissions fugitives, devra compenser pour le manque de réduction des GES dans ces secteurs, compte tenu des difficultés que présente leur décarbonisation.  

Pour ce faire, le secteur pétrolier et gazier doit réduire ses émissions de 54 % dans le scénario CN60 et de 60 % dans le scénario CN50, ce qui représente une diminution de 86 à 97 Mt d’équivalent CO2 par rapport à 2016. Alors que l’on prévoit également des gains en ce qui a trait à l’intensité des émissions, ces objectifs sont associés à une réduction de près de 60 % de la production. Dans le chapitre 7, nous proposons une analyse de deux trajectoires alternatives qui conservent un niveau de production élevé. Toutefois, toutes les trajectoires permettant d’atteindre les objectifs de 2030 impliquent que les réductions d’émissions de ce secteur dépassent les objectifs nationaux et permettent ainsi de compenser pour les émissions des secteurs qui sont plus difficiles à décarboner. 

Si la demande de pétrole et de gaz diminuait dans le reste du monde au cours de la prochaine année, provoquant une chute des prix dans ce secteur, cela entraînerait tout naturellement un fléchissement de la production canadienne et de ses émissions. En revanche, si les prix de ces combustibles demeuraient élevés, la réduction des émissions serait plus difficile à réaliser et elle nécessiterait qu’on limite la production ou que l’on mette rapidement en application et sur une grande échelle des technologies efficaces de captage et de stockage des émissions.  

Le rôle de la transformation industrielle 

Les travaux de modélisation présentés dans ces Perspectives montrent que la réduction rapide des émissions nécessaire pour atteindre les objectifs de 2030 ne pourra pas être réalisée en effectuant seulement des changements sur une base individuelle ou par une simple répartition de ces changements dans différents secteurs tels que les transports, les bâtiments ou les habitudes d’achat personnelles. Les secteurs qui permettront cette réduction concernent un nombre relativement restreint de domaines qui sont en étroite interaction avec les gouvernements, soit ceux de la production d’électricité, de l’industrie lourde et de la production de pétrole et de gaz. Dans une telle situation, il est à la fois plus facile pour les autorités d’engager un dialogue avec les secteurs concernés et aussi plus difficile de résister aux pressions exercées par les lobbies. Faire face à ce défi nécessitera donc de faire preuve d’une plus grande ouverture d’esprit afin de pouvoir mobiliser la population et prendre les mesures qui s’imposent, comme ce fut le cas face au problème de la couche d’ozone dans les années 1980.

15.1.3 Penser en termes de trajectoires

Quels que soient les outils de modélisation utilisés, le défi de réaliser les objectifs de 2030 s’est trouvé modifié avec l’adoption de l’objectif de carboneutralité à long terme. Tant que l’objectif pour 2050 consistait en une réduction ambitieuse des émissions de GES de l’ordre de 70 ou même 80 %, il était possible de considérer comme viables des solutions impliquant une décarbonisation partielle, telles que le changement de combustible ou l’adoption de mesures d’efficacité énergétique plus restrictives. 

Avec un objectif de carboneutralité sur un horizon de 30 ans, une telle approche ne peut plus être considérée comme étant réaliste sur le plan économique. Il serait insensé, en effet, de développer des solutions technologiques, comme l’utilisation du gaz naturel dans les transports, si l’on devait les remplacer dans 15 ou 20 ans. Il ne s’agirait alors que d’une diversion qui entraînerait une réduction des investissements dans les solutions carboneutres et un accroissement du coût de celles-ci, retardant encore davantage la transformation de l’économie. Cela apparaît très clairement dans les résultats de la modélisation présentés dans ce document qui ne prévoient pratiquement aucune utilisation d’une telle technologie. 

Adopter des mesures et entreprendre des transformations profondes qui permettront d’atteindre la carboneutralité sur un horizon de 30 ans est donc plus important que l’atteinte des objectifs de 2030. Il est donc essentiel d’éviter d’amorcer des changements sur le court terme qui nuiront à l’évolution sur le long terme.

15.1.4 Les plans actuels montrent qu’il faut faire preuve de plus de cohérence dans notre approche 

Comme le montre notre modélisation (scénario REF), qui prend en compte tous les programmes et mesures accessibles au public qui ont été adoptés par les gouvernements fédéral et provinciaux, l’approche actuelle du Canada n’arrive même pas à arrêter la croissance des émissions de GES. Ces émissions, qui proviennent surtout du secteur pétrolier et gazier et du domaine du transport, devraient continuer de s’accroître lentement dans un avenir prévisible, conformément aux projections de la Régie de l’énergie du Canada.  

Au-delà des mesures déjà adoptées, le gouvernement fédéral a présenté en décembre 2020 un nouveau plan qui comprend plus de 6 milliards de dollars d’investissements ainsi qu’une augmentation significative du prix du carbone pour atteindre 170 $/t d’équivalent CO2 en 2030. Bien que les résultats anticipés de ces investissements ne soient pas encore suffisamment détaillés pour pouvoir être modélisés, l’augmentation annoncée de la tarification du carbone, associée à la future norme sur les combustibles propres, devrait permettre une réduction significative des GES sur cette période. Toutefois, selon notre modèle, cette réduction ne représentera qu’une diminution de 16 % des émissions de GES par rapport à 2005, un résultat qui est loin des 40-45 % de réduction promis. Plusieurs secteurs à forte intensité d’émissions, dont ceux du bâtiment et du transport, nécessitent un accroissement des mesures incitatives et un meilleur accompagnement pour pouvoir effectuer une transformation en profondeur par eux-mêmes. On doit malheureusement constater que même si de nombreux gouvernements provinciaux et leurs homologues fédéraux ont publié diverses stratégies visant à décarboner leur économie, impliquant souvent des milliards de dollars d’investissements, ces stratégies se sont en général avérées insuffisamment cohérentes, ciblées ou détaillées pour permettre de réaliser les réductions d’émissions nécessaires à l’atteinte des objectifs qu’elles s’étaient fixés3

Cette faiblesse dans la cohérence interne des stratégies de décarbonisation est aggravée par l’absence de cohérence globale entre les différents ministères gouvernementaux. Ainsi, alors que certaines instances font pression pour réduire les émissions, d’autres continuent de soutenir le développement de la production et de l’utilisation des combustibles fossiles ainsi que les industries à forte intensité de GES, envoyant ainsi des messages contradictoires aux citoyens et aux investisseurs.


Notes

1 Dion, J., A. Kanduth, J. Moorhouse, et D. Beugin. 2021. Vers un Canada carboneutre : S’inscrire dans la transition globale. Institut canadien pour des choix climatiques. https://climatechoices.ca/wp-content/uploads/2021/02/Vers-un-Canada-carboneutre_FINAL.pdf 

2 Saranya Gunasingh, Joe Zhou, and Scott Hackel. 2018. Persistence of Savings from Retro-Commissioning Measures. A field study of past ComEd Retro-commissioning projects. Report by Seventhwave. https://slipstreaminc.org/sites/default/files/documents/publications/retrocommissioning-persistence-studyfinal-reportoct-2018.pdf

3 Il est assurément possible que des programmes, des objectifs et des mesures confidentiels permettent d’obtenir les réductions manquantes. Nous croyons toutefois qu’il est essentiel que les gouvernements fédéral et provinciaux rendent publique cette information afin qu’elle puisse être évaluée de façon indépendante et utilisée par les citoyens, l’industrie et les autres gouvernements pour orienter leur approche, leurs décisions et leurs investissements.