14.3 Investissements pour atteindre la carboneutralité

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De nombreuses études ont cherché à déterminer si – et de quelle manière, le cas échéant – les transitions énergétiques peuvent générer des débouchés économiques (Kuzemko et al., 2020), mener à des taux d’endettement insoutenables (Kempa et al., 2021) ou entraver la croissance économique (Court et al., 2018). Une analyse macroéconomique indique que les transitions énergétiques pourraient faire croître le PIB et le nombre total d’emplois à l’échelle mondiale, d’ici 2050 (Garcia-Casals et al., 2019). Une autre étude conclut que les transitions énergétiques pourraient être le seul moyen de garantir la croissance du PIB à l’avenir (Nieto et al., 2020). L’électricité à faible coût pourrait être un moyen viable de répondre à la demande mondiale en énergie, les coûts d’infrastructure pour produire et distribuer l’énergie renouvelable constituant la plus grande part des dépenses énergétiques dans un avenir carboneutre (Bogdanov et al., 2021). Les coûts substantiels des infrastructures énergétiques pourraient également entraîner des ratios investissement/PIB atteignant des niveaux historiques comparables aux dépenses en temps de guerre (Režný and Bureš, 2019).

Par exemple, on estime que la décarbonisation de l’économie de l’Europe des Vingt-Sept (UE-27) d’ici 2050 nécessitera un investissement total de 28 000 milliards d’euros au cours des trois prochaines décennies (D’Aprile et al., 2020). Cela représenterait 23 000 milliards d’euros (800 milliards d’euros par an) de fonds qui normalement seraient investis dans les technologies en place et 5 400 milliards d’euros (180 milliards d’euros par an) de capitaux supplémentaires. Pour atteindre la carboneutralité, il faudrait donc l’équivalent de 1 % du PIB de l’Union européenne, en tenant compte d’une série de 600 initiatives de réduction des émissions, y compris les technologies émergentes qui ne sont pas encore accessibles sur le marché (D’Aprile et al., 2020). Aux États-Unis, le modèle Energy PATHWAYS indique qu’une transition réussie vers la carboneutralité pourrait s’accomplir au moyen de dépenses annuelles en énergie équivalentes ou inférieures à celles que le pays consacre actuellement à l’énergie chaque année, en pourcentage du PIB (Larson et al., 2020). L’étude a fourni cinq voies différentes en matière de système énergétique, qui sont plausibles sur les plans technologique et économique. Elle suppose la nécessité d’un déploiement à un rythme inégalé pour les technologies et les infrastructures, afin d’obtenir les résultats les moins coûteux au pays.

Une autre approche a été proposée pour calculer les coûts de la décarbonisation du secteur de l’électricité aux États-Unis (Heal, 2020). Pour l’ensemble de la production d’électricité, les coûts de la transition des combustibles fossiles vers la production solaire et éolienne entre 2020 et 2050 aux États-Unis ont été estimés à environ 6,1 milliards USD par an (Heal, 2020). Ces estimations indiquent que les coûts nets de la transition vers les énergies renouvelables aux États-Unis sont beaucoup plus faibles que ce que l’on pourrait croire généralement, en raison de la baisse des coûts d’investissement en énergies renouvelables au cours de la dernière décennie (IEA, 2020a). L’élimination des combustibles fossiles pour la production d’électricité serait donc réalisable à un coût inférieur aux dépenses nationales actuelles en biens d’équipements énergétiques. Toutefois, on ne saurait interpréter ces valeurs autrement que comme des estimations très approximatives du coût net de la décarbonisation du secteur de l’électricité au pays.

En Allemagne, des évaluations plus optimistes supposent une croissance économique plus élevée, en raison de l’adoption plus rapide des énergies renouvelables (Blazejczak et al., 2014), bien que ces avantages aient vraisemblablement un coût. Par exemple, le système national allemand de tarification incitative pour l’adoption des énergies renouvelables a contribué à la plus forte hausse des tarifs d’électricité parmi tous les pays de l’OCDE (Andor et al., 2017), depuis 2010. Cette hausse du coût de la vie intervient malgré les 0,8 % du PIB que l’Allemagne investit chaque année dans les énergies renouvelables, le pays ayant entamé sa transition au moment où les coûts de technologies des énergies renouvelables étaient les plus élevés. Toutefois, ces résultats seraient sensiblement différents pour un pays entamant la même transition à une période ultérieure. En effet, selon les projections, les mêmes efforts de décarbonisation ne coûteraient qu’environ 0,15 % du PIB du pays si la transition avait eu lieu entre 2017 et 2030 (Unnerstall, 2017), ce qui suppose que le niveau de maturité technologique et l’évolution rapide des coûts en matière de capacité électrique peuvent entraîner une différence de coût substantielle.

D’autres études propres à chaque pays ont également donné des résultats similaires. Au Canada, la décarbonisation complète de la production d’électricité d’ici 2025 pourrait coûter de 8,2 à 12,6 milliards de dollars par an. Ces estimations varient en fonction des nouvelles lignes de transport d’électricité construites à travers le pays, considérant que les coûts pourraient augmenter de 16 milliards de dollars si aucune nouvelle ligne d’interconnexion n’est construite. Cela revient à dire que la mise en place de nouvelles lignes de transport d’électricité pourrait réduire les coûts de décarbonisation de 4,2 milliards de dollars (Dolter et Rivers, 2018). La transition énergétique de la Turquie devrait être coûteuse dans ses débuts, mais elle entraînera ensuite une réduction des importations de carburants et des coûts de production de l’électricité d’ici 2050 (Kilickaplan et al., 2017). Quant au Portugal, ses coûts d’investissement pour la transition pourraient ne pas être plus élevés que ses dépenses dans le secteur pétrolier et gazier (Fortes et al., 2019).