8.1 À quoi ressemble la carboneutralité?

EN

Figure 8.1 – Émissions totales de GES selon le secteur #

Malgré la transformation profonde des systèmes énergétiques que nous avons décrite dans les chapitres 6 et 7, tous les scénarios prévoient qu’il subsistera un volume important d’émissions lorsque l’on aura atteint la carboneutralité. Ces émissions devront être captées ou stockées, ou encore compensées par le captage d’émissions produites ailleurs (figure 8.1). Les deux scénarios de référence (REF et TC30) et les scénarios menant à la carboneutralité (CN60, CN50 et CN45) se distinguent assez nettement les uns des autres sur l’ensemble de la période et montrent des divergences importantes à ce sujet, et ce, même avant 2030. Le graphique ci-dessus illustre bien l’étendue des transformations qui seront nécessaires. Dans cette section, nous aborderons les principales différences et points communs selon les scénarios, le facteur temporel et les divers secteurs.   

8.1.1 L’évolution des scénarios de référence dans le temps

Avec les politiques qui sont actuellement en vigueur, telles que définies dans le scénario REF, les émissions de GES augmentent d’environ 7 % par décennie, passant de 705 Mt d’équivalent CO2 en 2016 à 850 Mt d’équivalent CO2 en 2050, pour atteindre 885 Mt d’équivalent CO2 en 2060. L’ajout de la tarification du carbone qui est proposée à l’horizon 2030 entraînera une réduction de 9 % des émissions, soit une diminution de 641 Mt d’équivalent CO2 en 2030; ce résultat est loin de l’objectif de 40-45 % de réduction des émissions. Par rapport à 2005, où les émissions représentaient 739 Mt d’équivalent CO2, ce niveau correspond à une réduction de 13 % d’ici 2030, et ce, si l’on ne tient pas compte de la hausse récente des émissions de GES qui sont passées de 705 à 730 Mt d’équivalent CO2 entre 2016 et 2019. L’ajout dans le scénario TC30 du Règlement sur les combustibles propres1, qui a été publié en décembre 2020 mais qui n’a pas encore été approuvé, entraînerait d’ici 2030 une réduction supplémentaire des émissions de 2,6 %, ou 19 Mt d’équivalent CO2, ce qui représente une réduction globale des GES de moins de 12 % par rapport à 2016, et de 16 % par rapport à 2005. D’ici 2050, le scénario TC30 entraînerait une baisse de 15 % des émissions de GES par rapport à 2016, cette réduction atteignant 23 % au cours de la décennie suivante. La plupart des différences existant entre les scénarios TC30 et REF découlent de la réduction des émissions provenant des déchets ainsi que de la production d’électricité et d’énergie. Ce résultat montre que l’augmentation du prix du carbone qui est proposée, lorsqu’elle est ajoutée aux politiques déjà en vigueur, contribue effectivement à renverser la tendance récente en matière d’émissions; elle n’est cependant pas suffisante pour contrer les facteurs qui catalysent la demande ni atténuer le coût de la réduction profonde des émissions dans la plupart des secteurs. 

Alors que, conformément à leur essence, les trois scénarios CN comprennent des réductions significatives des émissions de GES, il est intéressant d’étudier l’impact de l’utilisation d’horizons temporels différents pour atteindre ces réductions. Toujours selon l’horizon 2030, les scénarios CN50 et CN45 entraînent respectivement une réduction totale des émissions de GES de l’ordre de 38 % et 43 % par rapport à 2016, tandis que ce pourcentage est de 28 % dans le scénario CN60. En prenant l’année 2005 pour référence, ces chiffres sont respectivement conformes à la réduction imposée de 30 % et 40 % dans les scénarios CN60 et CN50, et créent une importante réduction de 54 % dans le scénario CN45.   

Même la réalisation d’une réduction de 28 % (CN60) des émissions exige des transformations sectorielles majeures. Dans le scénario CN60, la production d’énergie, qui comprend les combustibles fossiles et l’électricité, subira la plus importante réduction absolue des émissions de GES au cours des dix prochaines années, avec une diminution respective de 60 et 80 Mt d’équivalent CO2, ce qui correspond à des réductions de 55 % et 70 %. Viennent ensuite les émissions fugitives, qui sont également liées à la production de combustibles fossiles et qui subiront une diminution de 50 % ou 27 Mt d’équivalent CO2. Enfin, les émissions provenant des procédés industriels devraient diminuer de 34 %, soit de 18 Mt d’équivalent CO2. Des secteurs tels que ceux de la combustion industrielle et de l’agriculture réduisent leurs émissions de 20 %, alors que les émissions des bâtiments commerciaux demeurent presque constantes et que celles du secteur du transport augmentent de 5 %. 

Les réductions plus rapides imposées dans le scénario CN50 accélèrent encore davantage la transformation de ces quatre secteurs : on observe ainsi une réduction de 89 % des émissions provenant de la production d’électricité, de 62 % de celles engendrées par la production de combustibles fossiles, de 58 % des émissions fugitives et de 41 % des émissions générées par la combustion et les procédés industriels. Les bâtiments résidentiels et commerciaux accélèrent leur transformation, ce qui entraîne respectivement des réductions d’émissions de l’ordre de 21 % et 41 %. Sans surprise, les secteurs du transport et de l’agriculture, dont les émissions diminuent respectivement de 8 % et 5 %, sont les secteurs les plus difficiles à décarboner. Bien qu’il existe quelques différences quantitatives entre les scénarios CN50 et CN45, les tendances qui les sous-tendent sont très semblables, y compris le fait que la production d’électricité doit commencer d’ici 2030 à intégrer une production par biomasse associée au captage du carbone.  

Dans tous les scénarios CN d’ici 2040, la production d’électricité doit générer des émissions négatives équivalant respectivement à 18, 25 et 32 Mt d’équivalent CO2. Dans les scénarios CN50 et CN45, la combustion industrielle contribue également à ce résultat en permettant le stockage d’une quantité nette supplémentaire de 14 et 36 Mt d’équivalent CO2, ainsi que le captage d’un volume d’équivalent CO2 encore supérieur à celle-ci. Pour compenser la lente transition du secteur du transport et, dans une moindre mesure, celle de l’agriculture, tous les autres secteurs diminuent leurs émissions de 60 % ou davantage dans les scénarios CN50 et CN45. 

Si le taux de réduction des émissions de GES varie d’un secteur à l’autre en fonction des coûts afférents à cette réduction, presque tous les secteurs atteignent la carboneutralité ou s’en rapprochent à la fin des périodes de référence. Il y a cependant trois exceptions notables, soit le secteur du transport, les procédés industriels et l’agriculture, même si dans les deux derniers cas il s’agit essentiellement d’émissions non énergétiques. Dans un contexte de carboneutralité, ces émissions restantes doivent être compensées par le captage et le stockage d’émissions générées ailleurs dans le système. Dans l’ensemble cependant, et dans une perspective d’optimisation des coûts, la modélisation suggère qu’il est préférable de décarboner au maximum les secteurs qui peuvent l’être, tout en tirant profit des possibilités spécifiques et sectorielles de captage et de stockage du CO2.  


Notes

1 Règlement sur les combustibles propres, La Gazette du Canada, Partie I, Volume 154, numéro 51, 19 décembre 2020. https://canadagazette.gc.ca/rp-pr/p1/2020/2020-12-19/html/reg2-fra.html